| JAC 91 |
| Rubrique : Parole d'Expert |
| Auteur : Patrick Lagadec, directeur de recherche, département d'économie, Ecole polytechnique, membre de l'Académie des technologies |
|  | LA GRANDE DECISION : CAPITULATION OU INVENTION, FACE AUX EVENEMENTS EXTREMES
Avant-Propos
« Si on me dit : “puisque le modèle n’existe pas, la question n’a pas de sens”je répondrai : “ça c’est une réponse de technicien mais pas de scientifique ”. Je me réclame ici de ce qui fait la science en acte, qui est précisément de se risquer aux questions pas possibles ».
Maurice Bellet, "Aux prises avec le chaotique", 2004
Canicules, sécheresses, cyclones… Ces phénomènes ne datent pas d’aujourd’hui. Et pourtant, le consensus s’établit désormais : en ces matières de risques traditionnellement qualifiés de « naturels », nous connaissons de véritables ruptures. Ruptures d’intensité, ruptures de fréquence. Ruptures dans les effets, car il y a plus à détruire, et le phénomène
classé naturel vient percuter des états et des dynamiques de vulnérabilités techniques et sociétales qui, eux aussi, sont en mutation décisive.
Jusqu’à présent, l’attention s’est portée sur deux questions indubitablement prioritaires. La caractérisation du phénomène de changement climatique ; l’évaluation des conséquences économiques de ce bouleversement. Le double objectif est de comprendre (IPCC, 2007), et d’agir – afin d’enclencher, sur le moyen et surtout le long terme, des politiques de prévention
à la hauteur des enjeux. Il est en effet essentiel de prévenir, pour ne pas avoir à « guérir » des plaies de plus en plus colossales (Stern, 2006).
Mais une question est largement – ou, pour le dire de façon plus exacte : totalement –,restée dans l’ombre. Elle s’exprime de façon directe : si nous devons effectivement connaître des chocs plus extrêmes et plus fréquents, comment traverserons-nous ces épreuves ? Il est essentiel de tracer des trajectoires globalement plus « durables », et l’on se mobilise à juste titre pour cela (Al Gore, 2006). Mais encore faut-il ne pas être pulvérisé à court terme par des
séries de chocs qui nous laisseraient radicalement impuissants, et prêts à nous livrer aux décisions les plus suicidaires et aggravantes.
Cette question appelle des réflexions spécifiques, un travail scientifique à part entière, prenant clairement en compte ces nouveaux territoires des risques et des crises, s’efforçant de cerner de nouvelles logiques d’action et de gouvernance lorsque l’extrême s’impose à l’agenda immédiat (Dror, 2001; Guilhou, Lagadec, 2002; Quarantelli, 2006; Quarantelli, Lagadec, Boin, 2006; Lagadec, P., 2006, 2007a, 2008a; OECD, 2003; Flynn, 2007; Lagadec, E. 2007).
Depuis au moins une décennie que cette interrogation existe – ou, aurait pu/dû exister –, la réaction a globalement été l’évitement réflexe. La posture « optimiste » a été systématiquement opposée à toute considération lucide, sur le mode : « Ne jouons pas les Cassandre ! » – ce qui est, on ne le relève jamais, une marque d’ignorance du fait que Cassandre n’est pas celle qui parle à tort et à travers pour annoncer des cauchemars délirants, mais celle qu’Apollon a privé de la faculté de convaincre de la justesse de ses anticipations...
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