Valentine Erné-Heintz

Maître de conférences HDR à l’Université de Haute-Alsace
Membre du CERDACC

 

Le passage de la canicule à la neige en 24 heures dans le Colorado atteste d’un dérèglement inédit des conditions climatiques passant d’un extrême à un autre (de 38° à 2°C en un week-end). L’apparition de méga-feux dans des régions à hauts revenus avec des ciels d’apocalypse à San-Francisco en Californie ou en Australie dépasse là-aussi l’imagination. Et demain : canicules, vagues de chaleur, sécheresse, déficit pluviométrique persistant … Et que dire de l’éventualité de confiner une grande partie de la population mondiale avec une mise au ralenti de l’activité économique ? Avant l’irruption du covid-19, ce scénario aurait été inimaginable. Notre capacité à s’accommoder d’un monde sans visages – masqué – soumis à des gestes barrières et des restrictions d’accès à certains lieux publics met à l’épreuve nos habitudes. Certes l’écologiste se réjouit de la baisse de l’empreinte-carbone, mais l’anthropologue s’effraie de la virtualisation des relations sociales. Et pourtant, lors de la grippe de Hong-Kong qui fit un million de victimes, nul recours à un quelconque confinement … Une pandémie se vit-elle autrement aujourd’hui ?

Ces événements invitent à relire d’anciennes publications sur la notion de risque résiduel, de risque improbable ou impensable voire d’invisibilité du risque. Quelle est la place accordée au pire des scénarios ? La peur sera-t-elle dorénavant le seul moteur de l’action publique ? Le catastrophisme peut-il être éclairé ? Devient-il pronostique ? Prévenir est-il prédire ? Comment l’évoquer sans forcément invoquer la fin du monde … la fin d’un monde ? Le futur suppose-t-il indéniablement de construire une dystopie collective à l’aune de certaines visions apocalyptiques diffusées dans des œuvres aussi diverses que La Jungle de Upton Sinclair (1904), Make Room ! de Harry Harrison (1966) qui inspira Soleil vert de Richard Fleischer (1973), La machine à explorer le temps de H.G. Wells (1895), Mad Max de G. Miller (1979) ou Le dernier homme de Margaret Atwood (2003) ? Point commun : la catastrophe s’imagine toujours autour de la technologie, de la démographie, de la panique alimentaire ou encore de l’angoisse climatique. Fred Vargas et Greta Thunberg sont les nouveaux héros/hérauts.

La peur de la catastrophe peut conduire soit à une forme de nihilisme, soit à la négation du risque. Le neuropsychologue Francis Eustache souligne le rôle des émotions : la chute de la flèche de Notre-Dame de Paris évoque l’image des tours du World Trade Center. La catastrophe rappelle que l’homme ne maîtrise pas toujours son destin (individuel ou collectif) : il devient spectateur. Bernadette de Vanssay soulève le caractère ébranlant d’un aléa exceptionnel comme l’atteste l’actualité : des pluies diluviennes ont inondé les Alpes-Maritimes soit l’équivalent de « 560 millions de tonnes d’eau soit environ 190 000 piscines olympiques » selon Météo-France. Les articles se multiplient : « les pluies sont plus extrêmes, plus fréquentes, plus intenses ». Pourtant, notre mémoire nous envoie des souvenirs d’octobre 2018, de 1994 … : serait-ce alors un rappel à l’ordre pour nous obliger à nous souvenir que les crues font partie de certains territoires alors même que nous disposons aujourd’hui d’outils comme les PPRI, les PAPI, les PPRT, Dicrim, etc. qui listent à la fois les dangers et les moyens à mettre en œuvre pour se protéger ? Débordements de rivières et glissements de terrain ont déjà été eu lieu. La mémoire serait-elle défaillante ? En réalité, les spécialistes convergent : non seulement l’intensité de ces aléas augmente mais également leurs fréquences et leurs probabilités de survenance. Dès lors, à l’ère de l’anthropocène, la catastrophe appartient-elle au quotidien ? Notre hyper-adaptabilité fait-elle que nous nous habituerons à elle ? La résilience signifie-t-elle résignation ? Le rêve ne serait-il plus possible dans le monde actuel ?

En somme, la catastrophe est en même temps un évènement inconnu ou inconcevable et une réalité que l’on ne veut pas voir. Elle concerne tout autant un risque avéré dont la probabilité est très faible et la gravité forte (séisme majeur, terrorisme, catastrophe nucléaire, crue extrême) qu’un risque potentiel dont le scénario reste à construire faute d’expérience ou de capacité à concevoir l’événement dans ses causes, ses caractéristiques et ses conséquences. Cela se rapporte aux phénomènes rares, inconnus ou oubliés ou aux risques dont les conséquences s’inscrivent dans le temps long et qu’on peine à appréhender à l’heure actuelle (phtalates, perturbateurs endocriniens, effets transgénérationnels).

La catastrophe réinsère la prudence – l’humilité – dans l’analyse du risque en rappelant que la précaution n’est qu’une traduction de l’éthique de responsabilité chère à Hans Jonas, une « éthique du futur » qui réaffirme le besoin de scénario, de trajectoire « hors-norme ». Pour lui, « La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ». Prudence n’est pas prévention.

Si nos sociétés sont devenues des « sociétés du risque » en mettant certains risques « sous contrôle » et en devenant résilientes, elles ont aussi minimisé d’autres menaces ou rendu certains risques invisibles. La réflexivité ne suffit pas face à certains défis : il faut sortir du cadre pour imaginer cet improbable cygne noir qui surgit parfois dans notre quotidien. Il ne prévient pas ; il surgit et échappe à tout contrôle. Ici, la catastrophe ne se définit pas comme un ensemble de données à interpréter mais comme une réserve de possibles à imaginer du fait de l’intensité extrême de l’aléa et de l’ampleur des enjeux qui la rendent incontrôlable. Elle se caractérise alors par deux éléments : son imprévisibilité (caractère inédit), l’importance du sinistre et des dommages et la situation de crise qui en découle. De ce fait, la concentration spatiale d’enjeux vulnérables devient un facteur cindynogène majeur. Ainsi en est-il du cyclone Katrina sur la Nouvelle-Orléans (Etats-Unis) le 29 août 2005 : ce cyclone de classe 5 s’accompagna d’une inondation persistante, de catastrophes industrielles en cascade provoquant des pollutions importantes. De même pour l’ouragan Harvey qui a frappé le Texas en 2017. En réalité, la catastrophe interroge aussi l’opérabilité des diverses ramifications comme les techniques d’assurance ou les fonds d’indemnisation mis en œuvre face à l’ampleur des dommages sanitaires, sociaux ou environnementaux potentiels.

U. Beck évoque « un choc anthropologique» car la catastrophe définit une limite, une rupture. Elle inverse l’axe temporel : ce n’est pas le passé qui conditionne l’avenir mais au contraire, le futur qui définit le présent. Entrevoir une catastrophe comme un futur possible oblige à mettre en place des mesures structurelles (déviation et rectification de cours d’eau, endiguements, bassin de rétention) et organisationnelles. Ce futur interdit détermine les présents possibles de sorte que le pire ne soit plus à venir. Citons l’Ile de Ré avec la construction d’une porte anti-submersion pour se protéger des vagues de la mer et dont la hauteur a été calculée conjointement en prenant en considération à la fois le scénario d’une très forte tempête et des pires prévisions liées au réchauffement climatique. C’est pourquoi, la catastrophe est consubstantielle à l’aléa extrême ou à l’événement statistiquement aberrant. Elle s’intègre dans un contexte non probabilisable objectivement qui prend en compte d’éventuels points de basculement (tipping point) ou bifurcations, hors des tendances lourdes. L’avenir probable comme un présent certain permet à l’impossible de ne pas se réaliser.

Et de conclure que :

« Nous étions installés dans le temps des catastrophes. Le monde a vécu l’événement du 11 septembre moins comme l’inscription dans le réel de quelque chose d’insensé, donc d’impossible, que comme l’irruption du possible dans l’impossible. La pire horreur devient désormais possible. Si elle est devenue possible, c’est qu’elle ne l’était pas. Et pourtant, objecte le bon sens, si elle s’est produite, c’est bien qu’elle était possible. […] C’est bien là la source de notre problème. Car s’il faut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise. Si, inversement, on réussit à la prévenir, sa non-réalisation la maintient dans le domaine de l’impossible, et les efforts de prévention en apparaissent rétrospectivement inutiles. » [Dupuy J.-P. (2002), Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain., La couleur des idées, éd. Seuil, Paris.]

« La catastrophe a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire alors même qu’on a toutes les raisons de savoir qu’elle va se produire, mais qu’une fois qu’elle s’est produite elle apparaît comme relevant de l’ordre normal des choses. Sa réalité la rend même banale. Elle n’était pas jugée possible avant qu’elle ne se produise. » [Dupuy J.-P. (2002), Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain., La couleur des idées, éd. Seuil, Paris.]

« La catastrophe improbable ne s’intéresse pas au risque gérable mais, au contraire, suggère que la survie de l’homme peut être menacée, que l’homme soit aliéné par la technique. Cette question de l’apocalypse surgit très rapidement en raison de la possibilité de dommages irréversibles et de catastrophes redoutables : l’homme est capable de s’autodétruire et de détruire son environnement. » [Erné-Heintz V. (2012), « Penser le risque résiduel : l’improbable catastrophe », Risques, Etudes et Observations, http://www.riseo.cerdacc.uha.fr/, n°3.]

Bibliographie

Erné-Heintz V. et Martin B. (2020), « Plaidoyer pour le catastrophisme », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, tome 52, n°1, pp.67-80.

Erné-Heintz V.et Martin B. (2020), « De l’aléa à la vulnérabilité : du sens à donner aux mots (ou aux maux) », Université et Prétoire, L’Harmattan, Mélanges en l’honneur de M. Le Professeur Lienhard, sous la direction de Corpart I., Lacroix C., Steinlé-Feuerbach M.-F., pp. 257-268.

Erné-Heintz V. (2018), « Croiser les regards pour renouveler l’analyse du risque », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, tome 50, n°2, pp.345-354, https://journals.openedition.org/allemagne/940

Erné-Heintz V. (2020), « Covid-19, une tragédie des horizons ? », Risques, Etudes et Observations, n° spécial, https://fr.calameo.com/read/005049066cdb4b0729304, pp. 80-93.

Erné-Heintz V. (2017), « Le côté obscur du risque : son invisibilité ! », Risques, Etudes et Observations, 2017-2, pp.21-39, https://fr.calameo.com/read/005049066fa9bf1a01289

Erné-Heintz V. (2015), « Faut-il prêcher le pire pour apprendre à le gérer ?», Risques, Etudes et Observations, 2015-1, pp.53-58, https://fr.calameo.com/read/005049066ae98e98e78a3, numéro spécial Liber Amicorum en l’honneur de Madame le Pr. M.F. Steinlé-Feuerbach.

Erné-Heintz V. (2014), « Penser le démantèlement d’une centrale nucléaire », Risques, Etudes et Observations, http://www.riseo.cerdacc.uha.fr/le-demantelement-des-installations-nucleaires-civiles/, pp.127-139.

Erné-Heintz V. (2012), « Penser le risque résiduel : l’improbable catastrophe », Risques, Etudes et Observations, http://www.riseo.cerdacc.uha.fr/, n°3.