Isabelle Corpart

Maître de conférences à l’Université de Haute-Alsace
Membre du CERDACC

 

Commentaire de l’avis validé le 6 mai 2020 par le Haut Conseil de la santé publique, relatif à la gestion de l’épidémie de coronavirus en cas de survenue d’une vague de chaleur

Mots-clefs : Coronavirus – épidémie – période estivale caniculaire – plan national canicule – climatisation – personnes vulnérables – nécessaires anticipations

 

L’été 2020 sera-t-il l’été de tous les dangers ? La question mérite largement d’être posée car après un printemps ayant connu des hausses de mercure exceptionnelles, les météorologues nous annoncent que l’été risque d’être caniculaire, entraînant des épisodes de forte chaleur et de sécheresse.

Alors que la population a été très affectée par la covid-19 et que nombre de personnes sont encore fragilisées, connaître de nouvelles périodes de très fortes chaleurs a de quoi inquiéter alors que le virus n’a pas disparu. Il est en effet à craindre que les personnes confrontées à ces chaleurs accablantes auront envie de sortir de chez elles et que des rassemblements seront fréquents dans des parcs, forêts ou autres lieux rafraîchis.

Il faut dès lors se préparer malheureusement à de nouveaux cas de transmission de ce virus. Il faut aussi anticiper les problèmes que pourraient rencontrer les écoles ou les Ehpads, mais aussi de nombreux salariés devant faire face à des périodes de canicule et encore encadrer le maintien en confinement à domicile en période de chaleurs extrêmes (un sondage Opinion Way de juin 2020 relève que 71 % des personnes sondées redoutent le port du masque sous de grosses chaleurs, 66 % un nouvel épisode de confinement dans des habitats surchauffés et 55 % de devoir travailler dans des locaux où la climatisation sera interdite).

Dans le contexte tendu de l’épidémie liée à la covid-19, le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) a été saisi par la Direction générale de la santé (DGS) le 16 avril 2020 en vue de faire un bilan de la situation et de lister des recommandations afin d’éviter de nouveaux drames.

Pour savoir comment gérer la gestion de l’épidémie de Covid-19 en cas d’exposition de la population à des vagues de chaleur, le HCSP a réuni les experts du groupe de travail « grippe, coronavirus, infections respiratoires émergentes ».

De leur étude ressortent plusieurs recommandations en vue de se préparer à subir les retombées d’un redoutable cocktail si la hausse du mercure s’associe à la contamination au coronavirus (Covid-19 et canicule : un cocktail dangereux annoncé, Libération 28 mai 2020).

En temps normal, pour faire face à de fortes hausses du mercure, un plan national canicule est déroulé, apportant de sages mesures préventives et curatives. Cette année, cela ne suffira pas car la population va souffrir non seulement d’une chaleur irrésistible et parallèlement d’un risque de contamination au virus. Toute la question est de savoir s’il est possible de combiner les recommandations sanitaires prévues dans le plan canicule avec celles qui ont été dégagées depuis plusieurs mois pour tenter d’enrayer l’épidémie.

En partant du plan canicule, il a été demandé au HCSP de mettre en garde la population et de préparer les équipes de soins car l’évolution de la pandémie et la confrontation de la covid-19 au climat questionnent autant les professionnels que le grand public.

I – Un plan canicule à activer

Depuis la grande canicule de 2003 et ses milliers de morts, un plan canicule est activé chaque année du 1er juin au 15 septembre (Isabelle Corpart, L’intensification de la lutte contre la canicule, RDSS 2005, n° 6, p. 943 ; Le plan canicule 2013, JAC n° 136, juill. 2013 ; Plan canicule et gestion du dispositif, JAC n° 45, juin 2004).

Complété au fil des années, ce plan définit des niveaux d’alerte des épisodes de chaleur et il rassemble les différentes actions qui y sont associées, afin de prévenir et limiter les effets sanitaires de ces périodes caniculaires.

Plus précisément, ce plan contient 4 niveaux : niveau 1 – veille saisonnière (vigilance verte) ; niveau 2 – avertissement chaleur (vigilance jaune) ; niveau 3 – alerte canicule (vigilance orange) ; niveau 4 – mobilisation maximale (vigilance rouge).

Il prévoit toute une série de mesures prises en vue de protéger les personnes les plus vulnérables (en particulier âgées ou en situation de handicap, mais aussi les malades, les femmes enceintes, les très jeunes enfants, etc.) et d’assurer la mise en place rapide d’un dispositif leur garantissant une meilleure santé.

Parmi les dispositions novatrices, certaines visent les particuliers vivant à leur domicile, d’autres les patients ou résidents d’établissements.

En 2003, l’expérience a montré que certaines personnes souffraient particulièrement d’isolement et certaines en sont malheureusement mortes. Depuis lors, un fichier canicule a été créé pour repérer les habitants fragiles et surveiller leur situation durant la période estivale, les mairies tenant des « registres canicule ».

Un numéro d’information « canicule » est également mis à disposition du public en cas de pics de chaleur : 08 00 06 66 66 et la carte de vigilance de météo France permet à tout moment de suivre l’évolution de la température.

Dans les établissements de soins et plus particulièrement dans les ehpads, de nombreuses mesures barrière sont mises en place et les protocoles sont bien rodés. Pour cette population, mais plus largement pour toutes les personnes fragiles, les pics de chaleur sont dangereux, pouvant provoquer une déshydratation ou un coup de chaleur potentiellement mortels, aussi faut-il s’assurer que leur prise en charge sera assurée au plus vite.

Tout cela est bien décliné dans le plan canicule qui suit les hausses du mercure. Le problème, c’est que cette année, l’ensemble de ce dispositif est à revoir en présence des contraintes particulières liées à une épidémie non maîtrisée en raison de l’absence de vaccin adéquat.

Certaines mesures qui étaient normalement préconisées, ne pourront pas être actionnées durant l’été 2020 et il faut s’y préparer.

En effet, les actions à mettre en œuvre pour prévenir et limiter les effets sanitaires de la canicule, ainsi que les mesures de prévention et de réduction des expositions à la chaleur des populations vulnérables à la chaleur, doivent être revues car les risques pathologiques de la canicule vont s’ajouter à ceux de la covid-19.

On peut noter plus précisément que des protocoles jusqu’alors préconisés pourront sembler contradictoires notamment quand il s’agira de climatiser des écoles, des hôpitaux ou des maisons de retraite, la situation pouvant vraiment virer au casse-tête.

II – Un plan canicule à adapter à la covid-19

Avec l’arrivée des vagues de température supérieure aux normales saisonnières et dues au réchauffement climatique, il va falloir préserver la fraîcheur dans les écoles, les hôpitaux et les maisons de retraite mais aussi veiller à ne pas utiliser de climatiseur individuel dans la chambre des résidents atteints de covid-19 ou présentant des signes d’infection, afin d’éviter la circulation du coronavirus.

De même, un ventilateur ne sera autorisé qu’à condition que la porte de la chambre soit maintenue fermée, mais aussi que le résident soit « en mesure de l’arrêter suffisamment tôt avant qu’une autre personne entre dans la chambre », ce qui ne sera pas aisé à instaurer dans certains établissements, en particulier dans les ehpads où l’alitement ou la perte d’autonomie des résidents va les empêcher de gérer eux-mêmes leur appareil.

Dans le cadre du plan canicule, les équipes sont déjà tenues d’effectuer certains gestes car elles doivent constamment rafraîchir les résidents, les faire boire ou leur appliquer un linge humide, déposer des poches de glace ou des draps humides, mais actuellement dans le contexte de l’épidémie, ces exigences vont être plus compliquées à être respectées par des équipes de soins totalement épuisées.

Prenant acte d’un risque que l’on batte des records de chaleur durant les mois à venir (Caniculaire ? Plus chaud que 2019 ? Ce que l’on peut prévoir (ou non) pour l’été 2020, Le Monde, 29 mai 2020), alors que le virus est toujours actif sur le territoire, le HCSP préconise d’utiliser les différents moyens de rafraîchissement mais en les associant aux mesures barrières pour éviter toute transmission du virus car il est à peu près certain que la saison chaude ne fera pas automatiquement disparaître la covid-19.

De bonnes pratiques doivent rapidement être mises en place.

Pour lutter contre les hausses de mercure, les ventilateurs restent salvateurs, toutefois des aménagements sont nécessaire pour que l’on coordonne le dispositif canicule avec les mesures visant à éviter la propagation du virus.

Dès lors, l’utilisation de brumisateurs, de ventilateurs, et de points d’eau publics peut être maintenue, mais encore faut-il que les personnes s’engagent à respecter les mesures d’hygiène et de distance préconisées depuis le début de l’épidémie.

Toutefois les ventilateurs doivent faire l’objet d’un redoublement de précautions afin de les bannir des espaces occupés par plusieurs personnes, même si ces dernières font preuve de vigilance et sont porteuses de masques.

Par ailleurs, il est recommandé de choisir le filtre le plus performant possible sur le plan sanitaire (à changer périodiquement) pour les systèmes de climatisation (les économies d’énergie ne devant pas être prioritaires dans le choix de la décision).

Pour autant, malgré ces considérations techniques, les consignes doivent demeurer d’assurer l’aération et le rafraîchissement des lieux de vie.

Dans ce contexte, l’accès à des espaces collectifs rafraîchis doit aussi continuer à être encouragé mais à condition que l’on puisse maintenir les gestes barrières.

De même, il importe de ne pas hésiter à réaliser des tests pour s’assurer que la personne est victime d’une insolation ou d’un autre problème lié à la chaleur et non d’une infection due au coronavirus, le problème venant du fait que certains signes cliniques sont communs, ce qui complique le diagnostic.

Il est encore plus essentiel de respecter, dans tous les cas, les gestes barrières, le bionettoyage quotidien des surfaces et la distanciation physique qui doivent devenir un réflexe tant pour le personnel de soin que pour la population.

Si la covid-19 est dangereuse, ce que les décès en rafale de ces derniers mois montrent bien, il ne faut surtout pas oublier que les chaleurs extrêmes ont aussi fait mourir beaucoup de personnes, en particulier âgées ou malades.

Alors que l’on se trouve en période épidémique, les grosses chaleurs seront cette année encore plus redoutables que les années précédentes. Dès à présent, les autorités sanitaires ont été alertées et se préparent à un cocktail explosif dû à l’association entre covid-19 et canicule.

Il est recommandé de prévoir un renforcement des effectifs (en comptant sur les professionnels mais aussi les bénévoles) et d’anticiper les besoins en équipement.

Il faut sans plus attendre se préparer aux impacts sanitaires pour que l’accompagnement des personnes vulnérables soit optimal mais sans oublier de préserver la santé du personnel soignant et des aidants. Pour cela il est donc nécessaire et urgent que les dispositions du plan national canicule et de la veille saisonnière fassent l’objet d’adaptation à la crise sanitaire liée à la covid-19.