Table-ronde : « Intégrité, éthique et responsabilité : quels défis pour la recherche, l’enseignement et les métiers de l’expertise ? »

Blandine ROLLAND
Professeur de droit privé à l’Université de Haute-Alsace
Directrice du CERDACC (UR 3992)
Marie STADGE
Professeure associée à l’ESSCA Strasbourg, associée au doyen de la faculté pour le campus de Strasbourg.
Les 3, 4 et 5 juin 2026, s’est tenu à l’ESSCA Lyon le XXIIème Congrès de l’ADERSE (https://aderse.org/ et https://aderse2026.sciencesconf.org/ ). Au cours de ce Congrès, se sont déroulés des séances plénières, des tables rondes et des ateliers. En particulier, le 6 juin 2026, une table ronde a porté sur le thème « Intégrité, éthique et responsabilité : quels défis pour la recherche, l’enseignement et les métiers de l’expertise ? », sous la direction scientifique de Marie Stadge (Professeure associée à l’ESSCA Strasbourg).
Marie Stadge anime cette table ronde. Elle rappelle qu’elle est organisée dans le cadre des travaux de l’axe de recherche permanent de l’ADERSE, co-animé par Marie Stadge, Blandine Rolland et Marc Bonnet sur le thème de la Responsabilité Sociale des Universités (RSU). Cette table ronde se veut aussi le point de départ d’un numéro spécial dans la revue Management et Sciences Sociales dirigée par Marc Bonnet (https://istec.fr/revue-management-sciences-sociales/).
Marie Stadge pose la première question à Guillaume Schier (Professeur HDR, Directeur de Recherche, Doyen de la Faculté et de la Recherche, ESSCA). En tant que Doyen de la faculté et de la recherche à l’ESSCA, comment peut-on faire de l’intégrité scientifique une culture partagée au sein d’une école de management, au-delà du simple respect des règles ? Le Doyen répond qu’il convient de légitimer et de renforcer la confiance, non seulement dans les procédures, mais aussi dans les personnes, notamment les experts. Le facteur humain est capital. A l’ESSCA, un cadre est posé par une Charte éthique et l’intervention d’un Comité d’éthique. Il repose sur la confiance dans le chercheur, sans demander d’autorisation préalable comme dans certains pays. C’est le chercheur qui identifie les risques potentiels et essaie de les réguler. Il peut décider de faire appel au Comité d’éthique afin que ce dernier puisse approuver la régulation proposée par le chercheur et intervenir en cas de besoin. L’éthique n’est pas une mise en conformité par rapport à des normes figées, mais l’expression d’une confiance accordée au chercheur responsable. Le comité d’éthique a un rôle de recommandation et de doctrine.
Puis, Natasha Herzberg (Co-founder & Partner at BOUTARI Partner) répond à la question de savoir ce qu’est l’intégrité dans les métiers du conseil. Selon Natasha Herzberg, il s’agit de formuler des recommandations aux clients honnêtes et sincères, fondées sur une analyse rigoureuse. Ce qui compte, c’est que les solutions proposées aux clients fonctionnent en pratique. Si le consultant n’agit pas de manière éthique ou intègre, il est souvent rattrapé par la réalité. Les recommandations qui portent leurs fruits sont nécessaires pour maintenir des collaborations dans le temps. Cela implique qu’il faut savoir dire « non » au client si l’orientation stratégique qu’il souhaite donner à son projet est invalidée par l’analyse des consultants. Cela conduit parfois à renoncer à un gros contrat. Au passage, l’évolution actuelle implique de modifier la formation des étudiants, notamment vis-à-vis de l’IA. Les grands cabinets de conseil recrutent des étudiants capables de dialoguer avec l’IA de manière équilibrée.
Ensuite interviennent en visioconférence Pierre Baret (Professeur HDR, Responsable axe DD-RSE, Excelia Business School) et Elise Goiseau (Professeure associée à Excelia Business School). Ils reviennent sur le processus de constitution du Comité Éthique d’Excelia : quels enjeux ont été identifiés collectivement et comment ont-ils travaillé à les faire émerger ? Il convient de distinguer les Universités et les Ecoles. En Université, les Comités d’éthique interviennent sur l’éthique et les « Référents Intégrité Scientifique » s’occupent de l’intégrité scientifique. Dans les Ecoles, il y a plutôt un Comité d’éthique de la recherche qui s’occupe de ces différents enjeux. Les Comités d’éthique de la recherche ne sont pas une obligation légale. En revanche, les Comités de recherches biomédicales sont reconnus par la loi. Mais les Comités d’éthique de la recherche sont nécessaires pour les chercheurs travaillant à l’international, ainsi qu’à la demande de certaines revues ou des accréditeurs. Pierre Baret souligne le cas des chercheurs qui produisent beaucoup et travaillent en silo avec leurs co-auteurs. Est-ce que ces travaux ont bien une utilité sociétale ?
Naciba Chassagon (Professeure HDR, Directrice de recherche, Doyenne adjointe en charge de la recherche, ESSCA School of Management) répond alors à la question suivante : Dans votre rôle de Doyenne adjointe à la recherche, comment intégrer concrètement l’éthique et l’intégrité scientifique dans l’accompagnement des enseignants-chercheurs, depuis le recrutement jusqu’à l’évaluation et la valorisation de leurs travaux ? Naciba Chassagnon indique que dès le recrutement, lorsqu’on fait passer les entretiens, cette attente est indiquée. La production n’est pas suffisante. A l’ESSCA, il y a une recherche de candidats qui ont un impact qualitatif sur les débats de société. C’est clairement dit. Par ailleurs, il faut compter avec le rôle structurant du Comité d’éthique. Les chercheurs peuvent envoyer des demandes ou solliciter des arbitrages pour avoir un conseil sur une question éthique. Ce n’est ni un censeur ni un contrôle, il a seulement un rôle de conseil.
Puis Marc Bonnet (Professeur émérite, iaelyon School of Management) insiste sur le cadre général du métier d’enseignant chercheur et sur l’évolution nécessaire des Ecoles. Sa réflexion provient de son expérience à l’Academy of Management. Des tensions apparaissent. Selon Max Weber, on distingue éthique de conviction et éthique de responsabilité. L’intégrité scientifique est exigée de manière parfois excessive par certaines revues allant dans le sens d’une éthique de conviction. Le risque est celui du fanatisme et voire de l’intégrisme. Au contraire, il faut mettre en avant une éthique de responsabilité. Raymond Aron parle même d’éthique dynamique. Si le management est bien une science de l’action collective, il faut promouvoir l’éthique de responsabilité. Nos choix ne s’effectuent que rarement entre le bien et le mal, mais plus souvent entre plusieurs options imparfaites dont il convient d’évaluer les conséquences potentielles. Le risque, sinon, est d’aller vers le machiavélisme ou le cynisme. Les dérives constatées aux USA ou dans certaines Ecoles françaises proviennent du travail en silo qui favorise le quantitatif pur et ne permet pas une recherche suffisamment proche de la vie réelle des entreprises. Selon Marc Bonnet, on ne peut pas raisonner seulement sur des hypothèses et sur des modèles. Il faut travailler sur le terrain (« recherche-action »).
Enfin, Blandine Rolland (Professeur de droit à l’Université de Haute-Alsace) propose un rapide tour d’horizon des principales normes et obligations applicables en matière d’intégrité scientifique. L’intégrité scientifique a, en France, un fondement légal et réglementaire récent. Elle se situe dans le droit positif, le droit dur. L’intégrité scientifique est une obligation individuelle du chercheur (Code de la recherche, art. L. 211-2, al. 1 et 2) mais le code met aussi à la charge des établissements d’enseignement supérieur une obligation d’organisation avec la désignation d’un « référent intégrité scientifique » (Code de la recherche, art. L. 211-2, al. 3 et art. D. 211-2 et D. 211-3). En revanche, les déclinaisons de la mise en œuvre de cette obligation font appel à la soft law. Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) est chargé de « promouvoir l’intégrité scientifique et de veiller à sa prise en compte dans les évaluations qu’il conduit ou dont il valide les procédures » (Code de la recherche, art. L. 114-3-1). Créé en 2017, l’Office français de l’intégrité scientifique (OFIS) est un département du HCERES (https://www.ofis-france.fr/). Le HCERES a publié une Charte française de déontologie des métiers de la recherche (2015, https://www.ofis-france.fr/la-charte-francaise-de-deontologie-des-metiers-de-la-recherche/ ; https://www.ofis-france.fr/wp-content/uploads/2022/11/Charte-francaise-de-deontologie-des-metiers-de-la-recherche.pdf). Cette charte constitue un cadre de référence important. Enfin, sur le plan local, les textes imposent aux établissements de mettre en place des dispositifs, des politiques et des procédures internes. Ces instruments internes relèvent d’une forme de droit souple, émanant non de l’Etat mais des destinataires de la norme.


