Marie-Lou Solbach et Silvia Hegele,
Doctorantes à l’Institut de recherche en langues et littératures européennes de l’Université de Haute-Alsace (ILLE)

Les photos de ces journées

Les jeudi 31 mai et vendredi 1er juin se sont tenues les Journées Doctorales des Humanités de l’Université de Haute-Alsace, accueillies à la Faculté des sciences et techniques. Dans l’effervescence d’un colloque organisé par et pour eux, des doctorants de toutes les disciplines des sciences humaines se sont réunis pour discuter de la méthodologie de l’intervention dans leur propre recherche. Ils étaient entourés et soutenus par l’université en la personne du Vice-Président recherche, M. le Professeur Jean-Luc Bischoff, qui a ouvert le colloque en rappelant l’importance des doctorants au sein de la vie académique et en présentant les différentes universités représentées dans cet événement : l’Université de Haute-Alsace, les Universités de Strasbourg, de Lorraine, de Bourgogne et l’Università di Bologna. Ils étaient encadrés également par l’Ecole doctorale représentée par Mme la Professeure Régine Battiston qui a présenté le programme, remercié tous les bénévoles et annoncé le thème de l’année suivante : l’attente.

Jeudi 31 mai

            Entrant dans le vif du sujet, les premières interventions ont été assurées par des professeurs de l’Université de Haute-Alsace. La notion d’intervention a été abordée selon trois axes : historique, pédagogique et juridique.

Le professeur d’histoire contemporaine, M. Renaud Meltz du Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques (CRESAT) a évoqué le concert européen, formé au début du XIXème siècle, dont résultent la plupart de nos politiques de relations internationales actuelles, au cœur desquelles se niche le processus d’intervention. Le principe du concert européen se met en place à Vienne en 1815 et rassemble cinq grandes puissances : la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche, la Prusse et la France autour du devoir d’intervention établi comme principe de sauvegarde de la démocratie. Dans un premier temps ce système fonctionne correctement et permet de désengager certains conflits (en Belgique et en Égypte notamment). Il se fragilise cependant avant de se disloquer en 1914, notamment lorsque l’intervention contrecarre le processus de démocratisation européen; la non-intervention devient alors un droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais un droit limité puisque téléguidé. La notion d’intervention aurait ainsi deux injonctions représentant d’une manière complexe la question bipolaire de la légitimité d’intervenir. Le professeur Meltz a ainsi exposé la problématique actuelle de l’intervention : le droit de la non-intervention au détriment de la démocratie et du rétablissement de la paix dans certaines aires géographiques.

Pour sa part, le professeur Loïc Chalmel, directeur du Laboratoire Interuniversitaire des Sciences de l’Éducation et de la Communication (LISEC), a ensuite présenté l’impact positif de l’intervention des sciences sociales dans l’éducation thérapeutique d’un patient. La relation est difficile à nouer, car les sciences sociales proposent une nouvelle approche, plus expérientielle, à l’expertise médicale académique. Cette réflexion élabore une nouvelle alliance thérapeutique où le soignant est un accompagnateur et non plus un éducateur. Cette méthode d’accompagnement prend en compte le contexte de la maladie et l’histoire personnelle du soignant afin d’établir une relation de confiance permettant au patient de comprendre les soins qu’on lui demande et d’accepter le processus de guérison.

Toujours dans une optique d’aide et d’accompagnement, la professeure émérite Marie-France Steinlé-Feuerbach du Centre Européen de recherche sur le Risque, le Droit des Accidents Collectifs et des Catastrophes (CERDACC) a ensuite présenté les diverses interventions des associations d’aide et de défense aux victimes d’événements collectifs. Ces associations, dont elle fait elle-même partie, ont pour but d’apporter un soutien autant humain qu’administratif ; elles accompagnent les victimes dans leurs démarches, leur permettant ainsi d’accepter l’agression subie.

À la suite de ces conférences, Lisa Jeanson, doctorante à l’Université de Lorraine, du dispositif de financement Conventions Industrielles de Formation par la Recherche (AdCIFRE) en Sciences Humaines et Sociales a présenté les actions mises en place pour accompagner les doctorants dans leur parcours, proposant notamment des retraites de rédaction, de l’accompagnement doctoral et de la composition collective d’articles. A la fin de son intervention, elle a annoncé le colloque « Ce que les évolutions des financements font à la recherche » qui aura lieu le 25-26 Octobre 2018.

Ainsi ont commencé les ateliers des JDH !

Le premier atelier a réuni trois participants autour de l’item Intervention et spéculation. Xinxin Ma de l’Institut de recherche en Langues et Littératures Européennes (ILLE) de l’Université de Haute-Alsace a souligné la présence et l’importance du vide médian dans les romans de François Cheng; un vide présent dans un creux entre le ciel et la terre qui en assure l’harmonie et l’équilibre. Marine Parra, de l’ILLE également, s’est intéressée à l’intervention éditoriale dans un recueil d’épitaphes du XVIIè siècle. Elle a montré comment éditeurs et lecteurs transformaient le texte, supprimant, ajoutant, remplaçant par un geste concret, dépossédant les auteurs de leurs œuvres. Erik Avert du Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales (2L2S) de l’université de Lorraine a ensuite proposé une étude des happing et des performance event dans l’œuvre de Brecht afin de souligner son choix de non-intervention sur le quotidien, ce qui le réagence et/ou le transforme.

Le second atelier, Stratégies et stratagèmes de l’intervention, a été ouvert par la présidente de l’Université de Haute-Alsace, Mme Christine Gangloff-Ziegler. Entamant l’après-midi, Pavel Del Angel Montiel du laboratoire ILLE, a présenté un échantillon de ses recherches de thèse sur l’apprentissage de l’alsacien; après un bref historique de la naissance de l’Alsace et de la genèse de son dialecte, il a montré comment la perception linguistique et la construction identitaire étaient liées. Ensuite, Walter Julien Alberisio du Doctorat d’Etudes Supérieures Européennes (DESE) de l’Alma Mater di Bologna, a cité les diverses interventions de la censure pendant la dictature salazariste dans la littérature portugaise du XXe siècle autour de la question de l’Eros, sous forme de circulaires normatives. Ces dispositifs d’intervention du régime autoritaire sur l’imaginaire sexuel et érotique dans la littérature ont trouvé une barrière dans les figures des écrivains lusitaniens José Almada Negreiros, Maria Isabel Barreno, Maria Teresa Horta et Maria Velho da Costa.

L’après-midi s’est ensuite subdivisé en deux ateliers différents. Le permier s’est attaché à la politique de l’intervention. Amadou Keita du Centre de Recherche Universitaire Lorrain d’Histoire (CRULH) de l’Université de Lorraine a exposé l’intervention des émigrés dans la “gouvernance” socio-économique de la région de Matam. Il a décrit le cadre géographique, les enjeux économiques et les problématiques liées à la migration dans une région rurale à une industrielle, depuis la première génération en 1930 à la dernière vague de mobilisations. Mariia Domina Repiquet du laboratoire Droit, Religion, Entreprise et Société (DRES) de l’Unistra, quant à elle, a proposé, en anglais, une communication sur l’intervention de la banque centrale d’Europe comme garant de la stabilité financière de l’Union Européenne. De cette manière, l’ECB a mis en place quatre dispositifs d’intervention, la plupart du temps controversés, afin d’assurer la supervision des banques nationales. Le point de départ de la communication a visé l’intervention en tant que méthodologie. En effet, Domina Repiquet a exposé l’énigme méthodologique de l’étude de l’intervention de la Banque Centrale Européenne (ECB) dans le cadre du mécanisme unique de surveillance, qui est dorénavant fortement exposé à la critique.

En parallèle, s’est tenu l’atelier L’urgence de l’intervention, dont les participantes ont présenté des cas plus pratiques à savoir le délai d’intervention des secours sur le territoire français et le poids de la charge mentale dans les tâches cycliques et répétitives dans l’industrie automobile. Marion Maillard du CERDACC a ainsi présenté la problématique des délais liés à la multiplication des interventions et les moyens mis ou non à disposition. Lisa Jeanson du laboratoire Psychologie Ergonomique et Sociale pour l’Expérience utilisateurs (PErSEUs) de l’Université de Lorraine, a développé une étude de cas. D’ailleurs, la doctorante a, elle-même, occupé un poste dans une entreprise automobile afin d’expérimenter le principe de charge mentale et d’en rendre compte aux relations humaines de l’entreprise.

La première journée des JDH s’est achevée sur la discussion animée par Paola Fossa et Paola Codazzi avec Pierre Prévost, réalisateur du court-métrage André Gide : Un petit air de famille, autour des coulisses du film et de sa rencontre particulièrement marquante avec Catherine Gide.

Vendredi 1er juin

La seconde journée, ouverte par l’atelier Re-intervention, a été riche en communication également. Alexandra Kraeva de l’ILLE s’est lancée la première et a présenté, en anglais, les glissements génériques effectués par Gjertrud Schnackenberg de la tragédie grecque vers la poésie dans son oeuvre The Throne of Labdacus. Nicolò Zaggia du DESE de l’université de Bologne lui a ensuite succédé pour dresser un parcours temporel des différentes théories de l’intertextualité : le linguiste suisse Ferdinand de Saussure, l’historien et théoricien russe Mikhaïl Bakthine, le philosophe et sémiologue français Roland Barthes, l’essayiste français Tzvetan Todorov, la philologue, psychanalyste et femme de lettres française Julia Kristeva et le critique littéraire Gérald Genette. Tous ces théoriciens ont été cités afin de démontrer comment l’écho des littératures passées influence celles d’aujourd’hui. Après l’intertextualité, Jordan Scheubel de l’ILLE a étudié l’intermédialité dans l’œuvre de Samuel Beckett, où l’intervention se fait par le processus, une suite de faits et de phrases en renouvellement continu. Cette session s’est achevée avec Paola Fossa de l’ILLE qui a étudié la présence et l’implication de Gide dans la jeunesse écrivaine italienne, Gide qui a fondé un nouveau modèle de critique dont l’influence fut forte dans la critique italienne.

Les JDH se sont ensuite à nouveau séparées en deux ateliers et l’auditoire a pu écouter Katia Abou Nasr du LISEC, Zarah Kandeh Kar et Maryam Farhani de l’ILLE dans une séance dédiée à l’intervention dès l’enfance. Katia Abou Nasr a observé l’importance de la musique à chaque étape de la vie et notamment dans l’éducation dispensée à l’école primaire qui accompagne le développement de l’enfant. Dans le cadre de sa thèse, elle participe au projet DEMOS, un dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale pour lequel elle coordonne une équipe de recherche chargée d’observer les effets sur les enfants issus de certains quartiers de la ville de Mulhouse. Pour clôturer sa communication, la doctorante a annoncé les dates du prochain colloque DEMOS, le 11-12-13 octobre 2018 à Université de Haute-Alsace. Zahra Kandeh Kar a comparé, en anglais, deux poèmes et remarqué leur manière d’intérioriser l’expérience tout en soulignant la manifestation du désir par le procédé de la métonymie. Le désir est métaphorisé par les enfants car ils sont fuyant et en mouvement comme le désir sans cesse mouvant et renouvelé. Et enfin, Maryam Farhani a analysé les illustrations des contes de fées orientaux pour enfants chez Warja Lavater, illustratrice de versions picturales géométrisées de contes pour enfants. Ces derniers sont en contact très jeunes avec les images qui constituent leur monde avant même qu’ils ne puissent parler (tout comme la musique) et peuvent influencer son comportement. Ainsi cette auteure réécrit les contes au moyen de codes visuels afin de laisser au lecteur toute latitude d’interprétation.

Le second atelier, organisé autour d’inter…actions, était composé d’interventions juridiques. Dans un premier temps, Lucie Chicot du Centre de recherche en Droit et Science politique (CREDESPO) de l’Université de Bourgogne s’est exprimée sur le cas du divorce dans le contexte international et a posé une série de questions auxquelles la loi apporte encore peu de réponses sur ces couples mixtes, régis par un droit national différent lorsqu’ils vivent à l’étranger et souhaitent divorcer puis se re-marier ailleurs. Dans un deuxième temps, Victoria Hibschherr du CERDACC a exposé les différentes actions du Juge d’application des peines selon la nature du délit, le contexte et l’identité du détenu. Enfin, David Bourgeois du CRESAT a évoqué le pouvoir régalien dans les mines poly-métalliques du sud des Vosges à la fin du Moyen Âge : comment ce dernier dispose de la production et peut céder une partie des droits de propriété à des tiers.

Le colloque des JDH s’est poursuivi dans l’après-midi par le séminaire du Doctorat d’Études Supérieures Européennes (le DESE) dont certains étudiants ont participé à la manifestation. Ce séminaire a pris la forme de conférences plénières dispensées par trois professeurs : Dominique Meyer-Bolzinger et Felipe Aparicio de l’ILLE et Maryse Petit du Centre d’études en civilisations, langues et lettres étrangères (CECILLE) de l’Université de Lille, sur le thème du roman policier. Présidée par Tania Collani (ILLE), cette session a été l’occasion d’une mise au point dans les arcanes de l’écriture policière. Dominique Meyer-Bolzinger a présenté sa méthode d’analyse de ces romans : elle part du principe que la scène finale est méta-narrative et contient l’intégralité de l’enquête via le récit de l’enquêteur (récit qui dénoue le roman en dévoilant la solution). Felipe Aparicio a présenté un cas concret et a analysé un auteur contemporain du roman noir hispanique : Eugenio Fuentes. Ce dernier utilise des méthodes psychanalytiques afin d’entrer dans la conscience des victimes et des criminels. Maryse Petit a assuré en début de communication que l’auditoire serait en mesure d’écrire un roman policier à la fin de sa présentation. Pour ce faire, elle a édicté les vingt règles qui codifient l’écriture policière et ses marqueurs textuels. Elle explique qu’enquêteur et lecteur évoluent parallèlement dans leur dimension propre.

Les JDH se sont achevées sur la remise de diplôme des doctorats 2017 par la Présidente de l’Université, suivi d’un verre de l’amitié, faisant le lien entre l’exercice formel auquel se sont prêtés les doctorants pendant deux jours et leur futur de chercheurs.

Vous trouverez les communications publiées en ligne dès la fin de cette année (environ décembre 2018) sur le site Dialogues Mulhousiens.